Créé il y a 30 ans, le BNETD fait la fierté de la Côte d?Ivoire. Son Directeur Général, Ahoua DON MELLO, parle de son expertise et de ses performances.
M. le directeur général, vous avez célébré le 28 octobre dernier les 30 ans du BNETD. Est-ce, pour vous, l?âge de l?accomplissement ou celui des défis nouveaux qui se présentent à vous?
Comme vous le dites si bien, c?est l?âge des défis nouveaux, parce que le BNETD, en tant qu?établissement public national depuis sa création jusqu?en 1994, a fait ses preuves uniquement en Côte d?Ivoire. En 1994, ce Bureau est devenu société d?Etat de droit privé et a changé de nom en 1996. Il a fallu un temps d?adaptation au niveau national. Aujourd?hui, nous avons les moyens d?ambitionner en dehors du cadre national. Pour nous, ces trente ans constituent une étape importante dans notre évolution pour affronter les défis nouveaux.
Qu?est-ce qui explique le changement de nom et de statut?
Le changement de statut est lié au fait que le BNETD, avant 1994, était dans une situation de monopole pour tout ce qui est maîtrise d??uvre des grands travaux en Côte d?Ivoire. Il faut savoir que le BNETD, à l?exclusion de tous les autres bureaux de contrôle, devait superviser en situation de monopole tous les grands travaux du pays. Lorsque la Côte d?Ivoire avait les moyens de financer sa propre politique, cela ne posait aucun problème. Dans les années 1990, tout le monde a connu l?époque de la libéralisation et de la mondialisation. Et donc, c?est ce vent de libéralisation qui a contraint le gouvernement a retirer au BNETD son monopole. De ce fait, il ne pouvait plus être un établissement public national. Il a changé de statut pour devenir une société d?Etat de droit privé, devant concurrencer avec tous les autres bureaux d?étude au niveau national comme international. Maintenant le changement de dénomination est venu du fait qu?en 1978, lorsque la Direction et contrôle des grands travaux (Dcgtx) a été créée, elle était axée uniquement sur le contrôle des grands travaux Et progressivement, les attributions d?études qui relevaient du Bureau central d?études techniques et de développement, ont été rétrocédées aux Grands travaux. En 1987, il a été décidé que toutes les études se fassent par la direction et contrôle des grands travaux. A partir de cette année, on faisait donc plus que du contrôle. On faisait des études et du contrôle. Donc le nom Direction et contrôle des grands travaux n?était plus adapté aux nouvelles missions. C?est ainsi qu?en 1996, il a été décidé de prendre le nom de Bureau national d?études techniques et de développement (BNETD).
Du niveau national, si vous aviez un bilan à dresser par rapport à vos activités, quels sont les éléments saillants qu?on pourrait retenir et dont le Bnetd serait fier?
Les éléments saillants, il faut les placer à plusieurs niveaux. D?abord au niveau des grands chantiers. Vous avez le transfert de la capitale dont la première phase est en pleine évolution. Il s?agit de l?Hôtel des parlementaires qui a été déjà livré, de l?Assemblée nationale dont les travaux seront achevés bientôt. Il s?agit également du Palais présidentiel et de l?aménagement de l?ensemble des espaces présidentiels. Sans oublier le prolongement de l?autoroute qui constitue une oeuvre majeure, le pont Laurent Gbagbo qui a démarré et l?extension du port qui est en cours de démarrage. Il y a aussi l?hôtel Ivoire et le mémorial Félix Houphouet-Boigny. Voilà un peu les grands chantiers qui sont en cours d?exécution.
Y a-t-il eu des études stratégiques?
Certainement. A ce niveau, on peut dire que le BNETD a initié, depuis 2000, les plans stratégiques de développement. Parce qu?on a estimé qu?avec la décentralisation, le développement ne devait pas être laissé au hasard. Il faut d?abord le penser sur le moyen et le long termes, identifier tous les projets qui permettent d?atteindre une ambition locale et les chiffrer afin que les acteurs de la décentralisation aient un moyen de négocier le financement de leur développement. Ces plans stratégiques ont permis à plusieurs conseils généraux et communs de se doter d?un outil de gouvernance et de recherche de financements; de connaître un accroissement de leurs activités dans la mesure où ils avaient un bon instrument. Il y a d?autres études qu?on a eu à mener dans le cadre de la reconstruction de la Côte d?Ivoire depuis la crise. Nous avons bâti le canevas de tout un programme de reconstruction qui, pour nous, constitue une bonne étude stratégique dans la mesure où cela permettra à la Côte d?Ivoire, lorsqu?elle aura les moyens, de reconstruire et gagner en un temps record plusieurs mois. Et que la base étude et préparation des dossiers techniques est déjà avancée actuellement au BNETD. Il y aussi les études économiques, tels les accords de partenariat économique. L?évaluation de l?intégration économique au sein de l?Uemoa et de la Cedeao, etc. Des sujets d?autant plus importants qui permettent au BNETD de participer à l?intégration des économies africaines. Voilà un peu les quelques sujets stratégiques sur lesquels nous avons travaillé. Dans la vision prospective concernant Abidjan en 2020-2030, il est de plus en plus question de développer des pôles urbains.
Pourriez-vous nous en parler?
Il faut dire que la Côte d?Ivoire a décidé de rendre opérationnel le déplacement de la capitale politique à travers les projets que nous réalisons à Yamoussoukro. Mais il faut donner à Abidjan toutes les caractéristiques d?une capitale économique. Il faut la restructurer pour qu?elle joue son rôle de capitale économique. En identifiant les zones d?extension économiques pour intégrer les nouveaux champs économiques que la Côte d?Ivoire veut prospecter. Cette étude stratégique rentre dans cette logique de faire d?Abidjan une capitale économique de dimension internationale. D?où la nécessité d?agrandir son port. Vous savez que le port d?Abidjan et Abidjan, sont les deux faces de la même monnaie. Plus le port va se moderniser et s?agrandir, plus Abidjan va se moderniser et s?agrandir. Le poumon de ce changement, c?est vraiment le port d?Abidjan. Il faut également s?appuyer sur les secteurs qui constituent des facteurs ou, si vous préférez, les leviers de croissance économique. Il y a ainsi le secteur pétrole, par la création d?une zone pétrochimique, le secteur cacao par l?augmentation de la capacité de transformation, le secteur télécommunications et des nouvelles technologies par la création de la zone franche des nouvelles technologies à Grand-Bassam. Voilà un peu les piliers essentiels qui constituent cette nouvelle dynamique d?Abidjan.
Dans cette dynamique, assurément il y a beaucoup à faire quand on regarde les vieux quartiers. Y a-t-il cette possibilité de détruire ces quartiers pour les reconstruire?
Le schéma d?Abidjan est celui d?une ville qui se pense à long terme et qui possède déjà un schéma directeur. Ce qu?on appelle le schéma directeur du grand Abidjan. Il n?a pas pu être financé en totalité dans la mesure où il y a des équipements structurants qu?il fallait mettre en place pour pouvoir accueillir toutes les personnes qui arrivent sur Abidjan. En l?absence de ces équipements, il y a eu le développement accéléré des poches d?habitat spontané. Ces poches sont entièrement identifiées. Il y a un programme de réhabilitation ou de déplacement des populations qui existe. Il avait été estimé, en son temps, à près de 200 milliards de nos francs et devait être financé par l?Agence française de développement (Afd) qui, compte tenu de la situation, l?a suspendu. Il est question de reprendre pour viabiliser la ville d?Abidjan. Parce qu?aujourd?hui, on a une capitale à deux vitesses. Une partie moderne structurée autour du Plateau et une autre où on a l?impression que le village a rejoint Abidjan. Où on observe un développement anarchique. Il faut arrêter cette anarchie. Le programme du grand Abidjan prend cela en compte. Il y a de grands axes tels que l?axe Abidjan-Grand-Bassam. Les axes île Boulay, Bingerville. Les axes Anyama et Dabou qui constituent des zones d?extension pour lesquels des plans d?urbanisme de détail sont en élaboration pour réaliser une affectation de zones à des projets bien spécifiques. On va aborder l?aspect international. Depuis un moment, le Bnetd est beaucoup sollicité dans la sous-région. Il a même postulé à un appel d?offres en France.
Comment se traduit cette ambition internationale? Quels sont les domaines qui sont les plus sollicités par l?extérieur?
C?est une mission que le BNETD peut accomplir parce que aujourd?hui avec la libéralisation des économies, une entreprise qui se contente de son marché national, risque, d?un moment à un autre, d?être écartée de son propre marché compte tenu du fait que tout les marchés s?ouvrent. Les entreprises seront de plus en plus soumises à la concurrence internationale. C?est donc une nécessité pour celle qui veut vivre dans cet environnement, de rentrer dans la logique de mondialisation. Le gouvernement ivoirien a décidé de faire du BNETD l?instrument, la locomotive de cette intégration des économies africaines à la condition de s?implanter un peu partout dans la sous-région en Afrique et de contribuer au déploiement des activités économiques de la Côte d?Ivoire dans la sous-région et vice-versa. Dans cette dynamique, le BNETD, qui a toutes les compétences dans tous les secteurs d?activité, a décidé de sortir de l?espace national qui était devenu trop étroit pour lui. Vu le nombre agents estimé à près de 1200. Vu aussi que le BNETD n?a plus le monopole au niveau national, il était important, si l?on ne veut pas réduire le personnel, de chercher d?autres marchés. Il y a donc une double raison. D?une part, une mission de l?Etat et d?autre part la nécessité de sauvegarder l?expertise au lieu du licenciement des agents pour motifs économiques. Pour ces deux raisons, nous avons mis le cap, depuis un certain temps, sur l?international. Aujourd?hui, les résultats sont là.
Nous avons eu raison. Pouvez-vous faire un bilan à ce niveau?
Nous sommes physiquement présent, en terme d?agence, dans 8 pays africains et nous avons des missions dans seize autres. Ce qui constitue aujourd?hui un potentiel important. Sur les 250 projets que nous gérons pour cette année, 200 sont exécutés en Côte d?Ivoire. Ce qui montre un peu le volume de travail qui permet au BNETD de diversifier ses activités.
Quel est l?impact de cette politique de diversification et d?internationalisation de vos activités?
Sur le plan politique, nous contribuons à l?intégration des économies africaines et en même temps, nous créons une chaîne des compétences africaines au niveau des grands travaux. Parce que dans chaque pays où nous partons, nous avons des partenaires africains avec lesquels nous travaillons. Ces derniers trouvent dans le BNETD un complément nécessaire à leur propre potentiel. Nous aussi, nous trouvons en eux des partenaires locaux qui maîtrisent le terrain. Et ça permet de créer un potentiel africain en matière de conception et de maîtrise des grands projets de l?Etat. Ça permet aussi au Bnetd d?augmenter son chiffre d?affaires. Nous pouvons raisonnablement estimer au cinquième de notre chiffre d?affaires les ressources provenant de l?extérieur.
Pouvez-vous être plus précis?
Prenez 25%, ça vous donnera une idée sur un chiffre d?affaires évalué autour de 22 milliards de FCFA cette année. Le plus important, c?est en nombre de projets. .
L?an passé, sur 20 milliards de FCFA de chiffres d?affaires, on a réalisé pratiquement 4,5 milliards à l?étranger et dans le secteur privé. Cette année, sur 22 milliards de chiffre d?affaires attendu, nous tournerons autour de 5 à 6 milliards venant de l?extérieur. Au fur et à mesure que nos activités à l?extérieur augmentent, le taux de croissance de notre chiffre d?affaires à l?extérieur est beaucoup plus important. On a commencé en 2004, avec à peu près 150 millions, et aujourd?hui, on est à près de 5 milliards. Vous voyez un peu le potentiel de croissance!
Imaginez un peu d?ici 10 ans ce que cela va donner comme chiffre d?affaires vu le potentiel d?évolution. Les ressources extérieures dépasseront les ressources internes. Comment expliquez-vous que ces derniers temps, les salaires soient payés en retard?
La masse salariale brute mensuelle est de 800 millions de FCFA, soit près de 10 milliards l?année. Vous comprenez que les ressources extérieures seules ne peuvent pas, pour le moment, couvrir les salaires; il faut donc que l?Etat ivoirien honore nos factures internes pour financer les salaires et le fonctionnement. Mais le gel de sa dette intérieure pour faire face à la dette extérieure ne lui permet pas aujourd?hui d?honorer ses engagements; cela nous met en difficulté surtout que nous intervenons sur de très gros chantiers en Côte d?Ivoire que nous devons préfinancer en attendant que l?Etat ait plus de liquidités. D?ici à quelques années, avec le taux de croissance des ressources extérieures, nous pourrons financer la masse salariale et le fonctionnement sur ressources extérieures.
De belles perspectives en vue quand on sait que les grands chantiers sont légion et vont certainement inspirer d?autres pays?
Naturellement ! Nous intervenons sur de grands axes. Le premier, ce sont les projets routiers. Le deuxième, ce sont les ponts (nous intervenons aussi dans ce domaine en Afrique). Le troisième axe, c?est le bâtiment. Le quatrième, ce sont l?énergie et les centrales thermiques. Le cinquième, les aménagements agro-industriels. Le sixième, les études économiques. Le septième, les études informatiques et en huitième position, la cartographie. Bien souvent aussi, vous êtes confronté à des limitations d?accès.
Comment l?expliquez-vous? Cela est-il motivé par des bailleurs de fonds ou les partenaires au développement qui ne souhaitent pas voir le BNETD émerger, envahir le marché africain?
Ce sont des limitations classiques. Aujourd?hui, avec la mondialisation, il y a certains pays qui avancent en proposant des packages. Ils vous proposent le financement, le bureau d?études et l?entreprise. C?est à prendre ou à laisser. Quand c?est comme ça, nous sommes automatiquement exclu de ces marchés. N?empêche qu?à côté de cette option, il y a tout un ensemble de marchés qui nous sont ouverts. Ceux financés par la Banque mondiale, la Bad, la Bid, la Boad. Et c?est vers ces marchés que nous allons.
Vous avez soumissionné à certains projets en France. Quelles sont vos chances de succès et les perspectives par rapport aux Etats européens?
Aujourd?hui, un bureau d?études qui ne se donne pas pour ambition d?avoir des marchés partout, risque de s?auto-exclure de la mondialisation. Prenant conscience de ce fait, on a voulu pénétrer le marché européen. Beaucoup de pays africains pensent que la meilleure technologie, les meilleurs techniciens viennent de l?Europe. Quand bien même vous avez fait toutes les démonstrations en Afrique, certains vous regardent de haut, compte tenu des complexes d?infériorité sur le plan technique dont on s?est souvent soi-même nourri ou que d?autres nous ont inculqué. Il faut donc les briser en montrant qu?un bureau africain peut avoir les mêmes capacités techniques et opérationnelles qu?un bureau européen. Il n? y a pas meilleure démonstration que d?aller sur le marché européen pour faire ses preuves. C?est un combat qui va permettre aux bureaux africains de s?imposer aussi sur la scène internationale. Et de ne pas s?auto-flageller ni s?auto-limiter pour uniquement pour des raisons de complexe. Nous avons engagé cette politique et nous avons soumissionné à cinq appels d?offres en France. Nous avons pu en décrocher un dans le secteur économique.
En quoi consiste-t-il?
C?est un projet qui a été lancé en France dans le cadre de la mondialisation. Il s?agit des échanges entre la zone franc et les grandes puissances. C?est une étude économique et commerciale pour créer une base de données qui permette d?examiner les flux commerciaux entre les pays de la zone franc d?une part, et entre les pays de la zone franc et les grandes puissances d?autre part. Nous avons pu obtenir ce marché. Nous avons travaillé et rendu les résultats à la satisfaction du client. De gré à gré, il a décidé de nous donner un complément d?études. C?est pour vous dire qu?il y a un certain nombre de projets pour lesquels les bureaux d?études africains ont les compétences. Ils sont même mieux placés pour réaliser ces études. C?est une expérience enrichissante pour nous et nous comptons la poursuivre dans d?autres domaines d?intervention tels que le bâtiment et les travaux publics.
Aurez-vous les moyens de votre politique face à ces bureaux d?études européens financièrement et techniquement mieux nantis?
Le Bnetd est techniquement nanti dans la mesure où en Afrique, on rencontre aussi ces bureaux européens. Et sur plusieurs appels d?offres en Afrique, on a réussi à les battre. C?est la preuve que nous pouvons, techniquement, leur être supérieur dans certains domaines. Nous pensons qu?il n?y a aucune raison de se limiter lorsqu?il s?agit de marchés européens. Ce sont les mêmes conditions dans la mesure où il suffit de soumissionner à des appels d?offres et de faire preuve de compétence. Nous sommes certain de nos compétences et nous pensons que nous sommes capable de remporter des marchés sur ce continent. On a essayé, on a réussi notre coup, nous comptons poursuivre dans cette logique.
A l?occasion des 30 ans du BNETD, vous avez été élevé à la dignité de commandeur de l?ordre national. Est-ce pour sacrifier à une sorte de rituel ou la reconnaissance du mérite pour le travail que vous effectuez à la tête du BNETD?
La Côte d?Ivoire sait reconnaître les actes positifs posés par le BNETD. C?est vraiment la reconnaissance de cette structure qui a apporté beaucoup à notre pays et qui continue de tirer son épingle du jeu aussi bien en Côte d?Ivoire qu?en Afrique désormais. C?est une récompense qui revient à tous les agents du BNETD. Et qui leur permet de voir que le pays reconnaît ce qu?ils font chaque jour pour lui et pour l?Afrique.
Intervie réalisée par
Gooré Bi Hué
Extrait de fraternité matin du mercredi 03 décembre 2008